Maintenant qu’il embrassait du regard les terres mortes, Martin mesurait pleinement la folie qui avait été la sienne. Comment avait-il pu espérer revenir vivant d’un endroit pareil ? L’étendue était d’un gris uniforme. Rien que des cendres à perte de vue, sans une plante ou un animal. Sans une cachette pour se protéger des loups. Il frissonna. Mais malgré la peur qui lui tenaillait le ventre, il ne fit pas demi-tour. S'il renonçait maintenant, il n'y aurait aucune échappatoire possible.
Par réflexe, il fouilla dans son sac pour en sortir son étui à runes et l'ouvrit d'un coup sec. Quand il était encore chez lui, il le faisait machinalement. Pour chaque décision un tant soit peu importante, il tirait les runes courtes ou les longues. Peu importait le nombre qu'il usait, il pouvait en refabriquer à volonté. Maintenant qu'il avait quitté le petit monde confortable de sa boutique à flanc de faille, il fallait qu'il s'habitue à économiser. Qui pouvait dire combien de fois il aurait besoin d'y recourir une fois entré dans les terres mortes ? Il avait déjà été tenté de les utiliser à plusieurs reprises rien que pour venir jusque là, alors que le chemin n'était pas particulièrement difficile au regard de ce qui l’attendait.
Marmonnant quelques imprécations contre lui-même, Martin referma l'étui sur les pierres blanches et le plongea au plus profond de son sac. Il valait mieux qu'il se débrouille seul, tant que sa vie n’était pas suspendue à la réponse des runes. Peut-être devait-il établir une règle ? Pas plus de deux runes par jour, une pour trouver de l’eau, et une pour un abri ou dormir ? D'ailleurs, le soleil était déjà bas. Martin n'avait plus qu'à se mettre en quête de l'un et de l'autre pour ce soir. Il essaierait de planifier sa traversée de l'étendue cendreuse le lendemain. Il n'était pas si pressé.
Juste derrière sa nuque, Zeke commença alors sa sarabande, lui soufflant des insultes à l'oreille. Martin était couard, il l'avait toujours été. Pourquoi ne s'allongeait-il pas tout simplement sur le sol en attendant la mort ? Ce serait plus efficace que ses tentatives absurdes. Il n'espérait quand même pas se débarrasser de lui comme ça, tout de même ? Que Martin se fasse une raison, il ne pourrait pas lui échapper. Quoi qu’il fasse.
Essayant d'ignorer le frisson qui lui parcourait le dos, Martin se mit à chanter. C'était tout ce qu'il avait trouvé pour garder Zeke à distance. Même si sa voix tremblait à chaque fois qu'un caillou roulait sous sa chaussure. Même si elle paraissait grêle et contrefaite, déformée à loisir par la fatigue et la soif, elle arrivait à couvrir le babillage venimeux du mort, ce qui laissait à Martin le loisir de se concentrer sur les problèmes les plus urgents. Trouver un endroit où dormir ne serait pas facile. Il était encore en altitude, mais l'herbe autour du chemin était déjà flétrie par les pluies de cendres. Les Loups venaient sûrement là, la nuit. Martin ne se souvenait déjà plus de ce qu'il fallait faire pour s'en protéger. Heureusement qu'il avait emporté plusieurs livres sur les terres mortes. Sans eux, il faisait un bien piètre aventurier.