Arian essayait de tenir fermement le couteau dans sa main, comme elle avait vu Papa le faire. C’était un mauvais couteau, au manche glissant et à la pointe émoussée, mais il n’y avait que lui entre elle et le chien. Et il n’y avait qu’elle et le couteau entre le chien et Eolin. Alors elle ne bougeait pas, ses yeux suivant les mouvements lents de la bête. Elle la voyait se ramasser sur elle-même, cherchant une faille pour attaquer. C’était un chien des rues comme il y en avait tant. Ses côtes saillaient de manière grotesque à travers sa peau galleuse. Une longue cicatrice traversait son museau, et il lui manquait une oreille. Une bave épaisse s’écoulait de sa gueule, trahissant sa faim.

Une seconde, Arian eût pitié. Une seconde seulement. Elle se dit que le chien lui aussi connaissait la douleur affolante qu’elle et son frère affrontaient quotidiennement. Qu’il ne les attaquerait pas sinon. Qu’il n’était pas méchant, au fond. Et un instant, le couteau vacilla. Aussitôt, le chien sauta. Il frappa violemment Arian au niveau des épaules, la précipitant au sol. Puis, enfonçant ses pattes dans sa maigre poitrine, il se mit à gronder. Sa bave dégoulinait sur la poitrine et dans le cou de l’enfant. Il allait la mordre à la gorge, et ce serait fini. Mue par le désespoir, Arian leva son bras et planta le couteau dans les chairs de l’animal. Il ripa entre les côtes avec un crissement aigu. Le chien hurla et, sans cesser son vagissement, referma d’un coup sec ses crocs sur l’épaule de l’enfant, essayant de broyer l’os. Un moment, les cris de l’humaine et de l’animal se mêlèrent en une plainte horrible. Puis, hoquetant, Arian réussit une nouvelle fois à redresser sa main. Visant du mieux qu’elle pouvait à travers les larmes qui lui emplissaient les yeux, elle frappa le client au niveau du trou béant qu’était désormais son oreille. Le couteau pénétra dans l’orifice avec un bruit mou. Avec un jappement surpris, l’animal lâcha sa proie. Voulu se dégager, et s’écroula lourdement aux côtés de sa victime. Pendant quelques secondes, sa mâchoire bâtit dans le vide, puis s’immobilisa. Un sang épais gouttait de sa gueule sur le béton sale.

Quand Arian réussit à se relever, une pellicule blanche s’était déjà déposée sur les yeux du chien. Elle s’en approcha en chancelant et se laissa tomber à côté de lui. Le couteau était toujours fiché droit dans l’oreille de l’animal. Arian le retira d’un coup sec et considéra pensivement la dépouille de l’animal. L’horreur de ce qu’elle venait de faire le disputait à un besoin pressant qui lui enflammait le ventre. Depuis combien de temps Eolin et elle n’avaient-ils pas mangé ?