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-l e j o u r o ù L a c r y m a a r r i v a-
Le jour où Lacryma arriva, 53% de l’humanité fut anéantie. Ce n’était qu’un début, ce n’était que le premier jour, que le 6 janvier 3003. J’y ai survécu, j’ai survécu aux autres jours aussi et je survivrai peut-être encore à aujourd’hui. Aujourd’hui plus de 99% de l’humanité s’est faite lacrymiser. Je marche dans les ruines avec trente mille de mes frères et soeurs. Lorsque nous avons fuis la Cité Souterraine nous étions soixante mille. Lacryma nous balaye jour après jour. Je tiens la main à un petit garçon, je le traîne... Lui, il traîne sa jambe droite, elle a fini de se désarticuler il y a trois jours ; elle n’est plus maintenue que par trois artères à sève... Que Lacryma ronge... Demain la jambe s’arrachera... Je ne traînerai plus le petit garçon, je le porterai... Mais ce n’est que demain et demain ce ne sera peut-être plus moi.
Le jour où Lacryma arriva, j’étais sortie de ma veille à 05h30 du matin ; la nuit avait été courte. J’étais dans le Quartier d’Hiroshima en pleine Yotapôle Pacifique Nord. J’étais dans une chambre d’hôtel. Je n’étais pas seule. Un homme nu dormait à mes côtés, insouciant ; c’était un homa, un beau prostitué.
Le jour où Lacryma arriva, je me suis levée du lit à 05h32, je suis restée debout à fixer/scanner tout son corps, toute sa chair. Puis j’ai connecté les ondes de mon cerveau à son compte bancaire et je l’ai payé cent fois plus qu’il ne me l’avait demandé ; c’était la première fois qu’un homa me satisfaisait sexuellement. Je me sentais indescendante.
Le jour où Lacryma arriva, j’aurais pu tomber amoureuse. J’ai laissé mon corps s’auto-nettoyer puis je suis partie travailler...
Le jour où Lacryma arriva, je suis entrée aux studios Kaneda à 05h59. Le peintre numérique Hiro Nunsch et son équipe m’y attendaient.
Le jour où Lacryma arriva, j’ai fait ce qu’à l’époque je faisais le mieux. Ne rien faire / s’appuyer sur PAUSE / être belle / ne pas respirer / parfois changer de pose et s’appuyer toujours et encore sur PAUSE.
Le jour où Lacryma arriva, j’étais modèle pour le mille quatre cent soixante dix huitième épisode du manga animé VENUS. J’ai regardé des frères homis capter mon image dans leurs yeux, la faire passer dans l’écran posé sur le chevalet d’Hiro. Là, Hiro déformait mon reflet vidéo.
Le jour où Lacryma arriva, j’ai vu mes yeux s’agrandir et ma peau devenir peinture, j’ai vu la Grèce Antique aussi, des armures se coller sur mon avatar de corps. J’ai vu mon anatomie bouger dans l’écran selon les fantasmes de l’artiste, j’étais souple, je me suis vue décapiter trente hommes. Certains collaborateurs ont même programmé des gouttes de sueur entre mes seins virtuels, j’ai trouvé qu’elles m’allaient bien.
Le jour où Lacryma arriva, j’ai commencé par beaucoup m’amuser.
Le jour où Lacryma arriva, les studios Kaneda m’accordèrent une pause à 10h00. Je suis partie marcher. Je ne suis pas revenue. J’ai décidé de flâner dans les rues, j’ai imaginé toutes les remontrances qu’ils me feraient le lendemain. Je ne savais pas encore qu’il n’y aurait pas vraiment de lendemain. Il restait au monde quatre vingt dix minutes d’insouciance. Je ne le savais pas. Personne ne le savait. Mais j’en ai profité. J’ai flânée... La rue des Champignons était un bonheur de fantaisie. Le premier économiste et l’ordinateur urbain de cette yotapôle l’avaient commandée à l’artiste Sin Radjhal en 2945, à l’occasion du millième anniversaire d’une catastrophe dont plus personne ne se souvenait. C’était une rue piétonne envahie par les chaises des sino-saloons ; son accès était limité à 1000 humains/h, ce qui lui conférait un calme unique. Il n’y avait aucune tour, juste des commerces dont la forme était celle de champignons. Les couronnes de ceux-ci étaient toujours en mouvement pour capter l’énergie solaire et ombrager les terrasses. C’était un bel endroit.
Le jour où Lacryma arriva, je m’y suis assise, j’ai commandé un flux d’Absynthe-Tea sans alcool, je l’ai siroté longuement en regardant passer des gens. C’était un beau moment. Aujourd’hui je suis heureuse d’avoir su l’apprécier... A 11h00, je me suis rendue jusqu’à la cabine téléportatrice la plus proche. Je n’y ai pas fait la queue. A 11h00, j’étais au beau milieu de la Place des Finances du quartier de Séoul.
Le jour où Lacryma arriva, j’ai voulu voir combien je cotais en Bourse ; cela faisait déjà trois mois que ma vie était en baisse, je m’apprêtais à perdre certains droits.
Le jour où Lacryma arriva, j’ai vu une place où grouillait la vie, j’ai vu quatre cent cabines téléportatrices entourer la statue d’une femme de pouvoir... j’ai vu un marché juste à côté, tous ces gens qui y commerçaient des produits frais sortis des meilleures centres génético-biologiques... j’ai vu les marches argentées d’un palais, j’ai mis mes pieds dessus, je les ai montées en pestant contre leur nombre. A 11h34, j’étais enfin dans le palais. Il ne me restait plus qu’une dernière minute d’insouciance.
La dernière minute avant que Lacryma n’arriva, je l’ai passé assise à tourner les feuilles digitales d’une revue ; pendant ce temps, le Palais me scanna, identifia tout mon historique. Je me souviendrais toujours de cette revue. Elle était affreusement banale, elle m’apprenait à être belle tout en me rappelant que je l’étais déjà.
La dernière seconde avant que Lacryma n’arriva, je regardais la page 78 : une femme au crâne rasé qui s’était fait implanter un tatouage de lumière dans la peau de ses seins d’opaline.
La dernière seconde avant que Lacryma n’arriva, j’ai vu une belle femme.
Et puis la belle femme est devenue sépia. Et puis la belle femme s’est déchiquetée dans mes mains... tout est devenu sépia... le palais a comme explosé... l’Humain a hurlé... Lacryma m’a mordue et je crois que j’ai été emportée... dans des gerbes abstraites de sangs, de sèves, de poussières et de larmes... quelques minutes... où j’ai fermé les yeux.
Lacryma arriva le 06 janvier 3003 à 11h35. |