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lunerf
ce sera bien
Mes veines sont ouvertes.
Mon sang m’entoure... je me sens froid. Je me sens bien. Ma vie coule...
15 minutes. Peut-être. J’imagine 15 minutes ; mon carillon éteint, je ne sais plus réellement compter le temps. L’un de mes doigts vient de taper « 18 » sur le téléphone. Les sapeurs pompiers seront là d’ici 15 minutes. Je les attends ; ils ne me sauveront pas.
Je les entendrai arriver : Sirène. Là, je me couperai ma dernière veine : Carotide. J’aurai juste le temps de m’allonger dans ma mare poisseuse, mon plasma sans couleur, mon odeur... de m’assoupir. Je mirrai une dernière fois Mamy assise dans son fauteuil... Puis je les entendrai défoncer la porte. Ils me verront ; mes yeux seront fermés. Je les entendrai bien sûr s’écoeurer de mon corps, de mon visage, de Mamy aussi... des hauts le coeur... Mais cela ne durera pas longtemps. Ils reprendront immédiatement leur tâche, m’allongeront sur un brancard puis m’emmèneront dehors... Dehors... Et là, j’ouvrirai la peau de mes yeux. Pendant quelques secondes, peut-être que je serai bien. Je contemplerai la rue, je serai dans la rue, je ne serai plus derrière ma petite lucarne, devant les briques rouges... Les briques rouges... Ce sera bien. Les pompiers m’entoureront. Ils me protègeront. Ils me protégeront de l’Epouvantail ; le gardien, celui chargé de lyncher les faux humains. Car je suis un faux humain. Mais ils me protégeront. Ce sera bien. 14 minutes. Les pompiers vont arriver d’ici 14 minutes. Je regarderai Ciel... Enfin... Je n’ai jamais vu Ciel. Ciel vit Dehors. Tout ça pour lui, en fait. Ce sera bien. Je serai tout ébloui. Je pourrai mourir. Peut-être que je ne mourrai pas, peut-être qu’ils me sauveront, peut-être qu’ils m’enfermeront le restant de ma vie dans une autre cage, une chambre d’hôpital, une chambre de laboratoire, une autre cage. Peut-être. Et j’y suis prêt. Je m’en fiche. J’aurai eu 30 secondes. 30 secondes sans cligner la peau des yeux... 30 secondes face à Ciel... dans le monde des vrais humains. Et respirer sa rue ... Inhaler 30 secondes qui resteront dans, comme disait Mamy, « ma grosse tête dégoûtante ». Jusqu’à la fin. Ce sera bien... Oui, j’inhalerai... 13 minutes. Mamy... ma vie... ma grosse tête dégoûtante... je me souviens...
sales dames blanches
En plein coeur d’un ventre, dans un bain : en Maman
J’y habitais. J’étais si bien ; c’était mon cocon. Je jouais avec mon cordon, je le tapotais, je le tordais, je le mâchouillais, je le tirais. Je sentais des choses comme y battre et rentrer en moi. J’aimais ça. L’obscurité était chaude. Je ne voulais pas partir... mais cela faisait déjà 10 mois, c’était trop. Ma mère influencée par les sales dames blanches voulut que je sorte. Moi, je ne voulais pas. Je ne voulais pas être seul, je ne voulais pas que ce corps m’abandonne. Mais je m’étais déjà retourné. Ma tête pointait vers des briques. Et mon nid me poussait... Je devais résister, je devais me battre. Mes petites griffes se plantèrent, s’agrippèrent à ses parois. Il y eut des déchirures. Les parois ont saigné. De l’intérieur, je sentis la douleur de ma mère, sentis son corps vibrer, sentis ses nerfs mordre les miens. J’ai lâché prise. L’idée d’avoir meurtri cette si douce caverne m’a profondément blessé. Je n’étais pas encore sorti mais j’ai crié, pleuré, avalé des fluides. C’était horrible, c’était de la peine, c’était comme de l’électricité. Je continuais à glisser. Je ne luttais plus, je faisais tout ce que l’on attendait de moi. Docile. J’entendais pourtant l’extérieur paniquer. Je glissais... La lumière arriva... éblouit ma tête... très vite coincée. La porte était trop petite pour ma grosse tête dégoûtante, mon crâne hydrocéphale. Je voyais les grosses mains de latex s’approcher de mes yeux. Je sentais autour de moi une incroyable quantité de sang se déverser. Je ne comprenais rien. Je sentais le placenta impatient s’agglutiner entre mes doigts de pieds. Je continuais à crier. Maman aussi. Les sales dames blanches aussi. Elles enfouissaient leurs doigts de latex dans le vagin de Maman, elles s’accrochaient à ma peau vierge. Je les mordais. Une parcelle de viande arriva dans ma bouche, un peu de latex aussi. Cela dura. Malgré tout, les sales dames blanches me vainquirent. J’en avais fini de glisser ou de me battre. J’étais sorti. Je pouvais hurler, avaler tout l’air aseptisé de cette chambre et même de cette clinique. C’était un jour quelconque et je naissais. Je ne sus pas pleurer ; je ne le saurai jamais. Tremblants les bras d’une sale dame blanche me firent gigoter jusqu’à ma mère. Je m’arrêtai d’hurler. Je l’observais, je voyais l’autre côté du ventre. J’attendais qu’elle me prenne dans ses bras. Elle me regardait aussi, elle voyait de l’autre côté de son rêve...Quelque chose n’allait pas. Je n’allais pas. Ma peau ridée... toute grise... mes petites griffes... ma grosse tête dégoûtante... ma mâchoire trop fine, trop pointue... mes os gondolant ma viande... mes grosses veines... mes dents... mes gros nerfs... mes yeux... petits... Je n’allais pas. Je ne le savais pas mais j’étais un faux humain. Elle me regarda... puis détourna la tête... pleura peut-être... Ne me prit pas dans ses bras... Les sales dames blanches m'emmenèrent alors dans une autre pièce. La nuit qui suivit, Maman mourut. peinturluré
C’est Mamy qui s’occupa de moi. Elle ne me prit pas dans ses bras non plus.
Mamy m’emmena chez elle, dans son petit monde triste et coloré. Et chez elle devint mon monde. Mamy portait toujours la même robe de chambre bleue, les mêmes cheveux roux. Mamy était très maigre ; elle mangeait pourtant des sachets de bonbons arc-en-ciel à longueur de journée. Mamy était très nerveuse. Elle faisait toujours les quatre cent pas dans son appartement, nettoyait tout avec son petit plumeau fushia. Mamy aimait beaucoup les couleurs. Je pense que ce qu’elle détestait le plus en moi était ma peau grise... Mes lèvres rapiécées incapables de sourire l’incommodaient aussi... Longtemps, elle se mit au bord de la crise de nerf quand ma bouche de bébé faux humain n’arrivait pas à ingurgiter toutes ses cuillerées, quand la cuillère cognait mes dents et que ma compote rouge ou ma purée orange s’étalait sur sa belle table verte. Elle détestait tout autant me changer. Je ne pense pas que mon caca la dégoûtait. Contrairement à moi, mon caca était tout à fait sain. Non... c’était plutôt ma peau grise qui parfois la faisait vomir. Alors dès fois elle ne me changeait pas. Malgré tout, Mamy, me donna toujours à manger, me changea chaque fois que cela fut réellement nécessaire. Car après tout, cela ne l’était pas toujours. Mamy m’aimait ; elle fit en sorte que je vive. Et je ne l’en serai jamais ingrat. C’était 4 années où j’étais bien. Un jour, Mamy me sacrifia même sa petite chambre. Elle se contenta de dormir sur le fauteuil en cuir bleu, devant sa télévision acajou. Assise. Belle. Mamy... la femme la plus importante de ma vie.
débris sur carrelage
Je pense qu’il n’y a rien de plus surmenant pour un humain que de s’occuper d’un faux humain. Ce n’est pas naturel pour l’humain. Surtout quand le faux humain grandit.
Et c’est pour cela, je pense, que Mamy devint fragile. Mon corps était mauvais pour la santé de Mamy. Pour ses pauvres nerfs. Mamy tremblait. Souvent dans la cuisine, elle laissait tomber des verres. Mamy était trop humaine. Mamy devint malade. Je la contaminais, Mamy me trouvait sale ; elle nettoyait, aspirait, frottait, partout où je passais. Elle se parlait toute seule. Je l’écoutais. Je ne comprenais pas encore ce qu’elle disait. J’aimais le son de sa voix. Dès fois je m’approchais pour essayer de l’aider, pour ramasser les bouts de verres. Mais elle me hurlait toujours de ne pas approcher. Je l’écoutais bien sûr. Je restais à quatre pattes sur la moquette verte du salon. Et je l’écoutais, j’aimais le son de sa voix.
Un jour de ma quatrième année, dans la cuisine Mamy laissa tomber une assiette. Je l’entendis pleurer, crier, ramasser les débris avec ses doigts tremblants. Et ce jour-là, j’ai vraiment voulu l’aider. Sans trop comprendre comment je me suis levé. Je me souviens encore de l’incroyable sensation dans toute ma colonne vertébrale ; ça m’a déchiré quelque chose mais c’était bon. J’ai marché jusqu’à la petite cuisine colorée...
J’ai été trop maladroit ce jour-là, trop brusque. Très bête. Lorsque Mamy me vit arriver dans la cuisine colorée, elle tressauta, elle devint très pâle, elle m’hurla. D’où j’étais, je sentis ses tremblements, l’électricité qu’elle dégageait. Elle était toute tendue ; sa peau saillait ses os, ses veines. Puis elle explosa, fondit en larmes, me lança les débris d’assiettes sur le visage. Je ne compris pas, j’étais bête. Je voulus m’approcher un peu plus. La prendre dans mes bras. Mais un cri aigu perça sa petite voix grêle. Elle s’empara du balai jaune, elle me repoussa... A plusieurs reprises... Un peu trop violemment... Je ne pus tenir très longtemps en équilibre... Je m’effondrai sur le carrelage bleu indien.
Je quittai la cuisine... à quatre pattes. Pendant ce temps, je vis, sentis, le reste des couverts de Mamy mourir sur mon dos. Se briser. Je saignais. Mamy pleurait très fort. Je ne comprenais pas pourquoi. J’étais bête ; mais j’étais désolé. Mon sang n’avait pas de couleur ; tout comme celui des insectes. Je rampais.
derrière la chatière
A partir de ce jour-là, Mamy installa un verrou à la porte de ma chambre. A partir de ce jour-là, Mamy installa une chatière à la porte de ma chambre.
Ma chambre... Et ma chambre devint mon monde. 12 mètres carré. Un lit. Moi. Du papier peint vert avec des bateaux corsaires comme motif. Au début Mamy acheta plein de choses pour remplir. Oui, Mamy, malgré sa maladie des nerfs, m’aimait plus que tout. Mamy acheta. Et ma chambre changea... 12 mètres carré. Un lit. Moi. Du papier peint vert avec des bateaux corsaires comme motif. Une télévision à moi. Un gros canoë jaune et bleu en guise de baignoire. Une trousse avec un savon, du dentifrice, une brosse à dents. Une dînette rose et cyan. Un pot de chambre. Trois ours en peluche et un panda. Des pansements. De l’alcool à 90°. Des mouchoirs. Dix grosses boîtes de jeu de construction.
J’aurais dû être bien.
Mais je ne l’étais plus. Je ne voyais plus trop Mamy. Je devais me contenter de sa main tremblante qui traversait trois fois par jour la chatière, qui déposait ou reprenait mon assiette. Il y avait aussi une fois par semaine où je lui passais mon petit pot de chambre. Mamy ne m’avait jamais autant donné à manger. Je mettais la nourriture dans ma dînette mais j’étais malheureux quand même. Mamy me manquait. Sa main n’était pas assez pour moi. Alors dès fois j’essayais de la voir à travers la chatière ; elle tressautait, faisait des signes de croix comme dans les téléfilms américains puis partait se cacher dans la cuisine. Dans ces cas là, je refermais la chatière. Un jour, je vis le corps nu de Mamy à travers sa robe de chambre bleue ouverte. Je me concentrai pour garder à jamais cette douce image dans ma grosse tête. Je refermai la chatière avant qu’elle me voie.
Ma chambre avait d’autres fenêtres que la chatière. Il y avait une petite lucarne menant sur des briques toutes rouges ; je savais qu’il y en avait 16 mais je m’amusais plusieurs fois par jour à les compter. Il y avait aussi la télévision. La télévision était presque aussi importante que la chatière. Je ne serai jamais ingrat envers elle. Il y avait de drôles de choses qui s’y passaient, des êtres étranges qui y vivaient. C’était une fenêtre vers une drôle de dimension ; je restais dans ma chambre mais je voyais un autre monde. Grâce à la télévision j’appris très vite à parler. J’ai pu ainsi comprendre Mamy... Oui, Mamy se parlait beaucoup toute seule. Elle croyait que j’avais été fabriqué par le diable pour tuer Maman, que j’étais pour elle la dernière épreuve à surmonter avant d’entrer au paradis. Mamy croyait de drôles de choses. J’ai mis ma bouche dans la chatière. J’ai essayé de lui parler. J’ai articulé mon timbre craquelant et métallique. Elle a mis les doigts dans les oreilles, elle a couru dans sa cuisine. Je n’ai plus recommencé.
C’est à la même époque que j’ai eu mes premières crises d’hyper-nervosité ; ça ressemblait à la maladie de Mamy mais en non humain. Durant celle-ci, j’avais des spasmes, ça me mitraillait. Je bougeais dans tous les sens. De plus en plus vite. Je me cognais. Je faisais n’importe quoi. Je faisais tout. De plus en plus vite... Mes nerfs enflaient, gonflaient. Ils me trituraient, ils distendaient ma peau. Ils attaquaient ma tête. Ils créaient une boule dedans ; j’en suis sûr. Je bavais froid, j’avais la sensation de perdre mes dents et je me mâchouillais la langue. Quelque chose montait en moi. Mes doigts se recroquevillaient les uns contre les autres et mes griffes s’enfonçaient dans ma paume. Je respirais excessivement. Sans trop savoir pourquoi... Tout ça montait, tout ça mettait du temps... ... Et d’un coup, sans trop savoir pourquoi, tous mes gros nerfs enflaient, gonflaient, éclataient. Je tirais ma langue et faisais n’importe quoi avec. Et j’aimais ça. Et j’avais des spasmes, ça me mitraillait. Je rigolais, et je gémissais, j’hurlais, et je cassais tout, je bougeais dans tous les sens, je me cassais moi, et je m’éclatais aux douze mètres carré de ma chambre ; c’était l’électricité, et j’avais l’impression que mes yeux s’allumaient. Et j’aimais ça. Sans trop savoir pourquoi. Mon sang d’insecte coulait de mon nez, et de mes oreilles. Cela ne devait pas durer longtemps. Cela devait faire très peur à Mamy. Je détestais ça. Après je n’avais plus qu’à coller des pansements à mes ours, mes murs, et moi. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais fait ça. A cette époque je n’avais pas encore compris que j’étais un faux humain ; ni Mamy, ni la télévision, ne me l’avait vraiment fait comprendre... Heureusement pour ma p’tite Mamy, ces crises n’étaient pas encore très fréquentes. Je n’avais pas encore vu l’Epouvantail.
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