Les jours et les semaines filèrent étonnamment dans la tanière de la vieille Ethel, bercés par une rassurante routine. Chaque matin, Aryan et Eolin partaient travailler au fond des puits, et chaque soir ils revenaient, couverts de terre et de graisse brune. Et à chaque instant de leur journée planait autour d’eux l'ombre bienveillante de Bébé. Il leur avait fallu du temps, mais les enfants s’étaient finalement habitués à sa présence et à ses étranges manières : dès que l'homme sortait du terrier, il se muait en une force brutale, massive et grossière, capable d'arracher à main nue des pans de rocher dans les galeries les plus étouffante. Il gardait alors ses lèvres closes, répondant par des grognements aux saluts des autres taupes. Mais une fois rentré dans la tanière, après qu'Ethel l'ait salué comme son fils, il redevenait le parleur, le raconteur d’histoire capable de donner vie aux créatures les plus étranges.
Aussi, dès le dîner terminé, les enfants courraient s'emparer de leur couverture et la ramenaient aussi vite que possible à côté de la Chaise d’Ethel, juste à la limite du cercle de lumière dessiné sur le sol par l’unique ampoule. Dans les premiers temps, une brève lutte s’en suivait pour décider de qui s’assiérait à côté de la vieille femme. Mais au fil des jours, un compromis avait été trouvé : désormais, Eolin se blottissait entre les jambes d’Aryan qui rabattait sur eux la lourde couverture. Ainsi fusionnés, les deux se serraient contre la jambe droite de la vieille femme. Bébé cessait alors de nettoyer ses outils, et venait se planter devant son auditoire, ses brûlures soudain ravivées par la lumière crue tombant du plafond.
Certains soirs, il leur parlait d'animaux, de mers et de montagnes, de merveilles étalées sous le vent jaune qu'ils ne verraient jamais. Ou alors il leur racontait les mystères qui se cachaient derrière les figures hâves des taupes qu'ils croisaient tous les jours, dévoilant au terme de quels périples ils en étaient venus à s’abriter dans les bas tunnels.
Et d'autres fois, bien plus rares, il leur parlait de ce que le monde pouvait devenir.
C'était cette dernière partie que les enfants préféraient. Les mots de Bébé faisaient naître des miracles dans leur imagination. Une cité souterraine habitée de champignons et de verdure. D'autres enfants, qui iraient à l'école avec eux. De vrais jouets pour Eolin à la place des morceaux de bois grossièrement taillés. Et une robe pour Aryan, comme on pouvait en voir sur les femmes des étages supérieurs. Faite dans un joli tissu bleu ou rouge, avec un nœud assortit pour ses cheveux, parce qu'elle pourrait les laisser pousser, et même cesser de bander ses seins naissants.
Et le plus merveilleux dans ces rêves était que, Ethel et Bébé étaient formels, ils se réaliseraient un jour. La vieille femme avait expliqué aux enfants que c’était pour les rendre possible qu’au lieu de descendre elle aussi dans les puits, elle parcourait, la journée durant, les tunnels des taupes. Et, Aryan et Eolin en étaient sûrs, c'était de cela qu'elle parlait parfois avec Bébé dans une langue qui leur était inconnue. Mais toutes les fois où les enfants avaient demandé à participer à la conversation, la vieille Ethel s’était contentée de secouer la tête en silence, et Bébé avait détourné les yeux. Avec le temps, les enfants s’étaient presque résignés à attendre patiemment. C’est pourquoi ils ne comprirent d’abord pas ce qui se passait ce soir là.
Quand Aryan, Eolin et Bébé franchirent le pas de la porte, la grosse bassine d'eau pour se laver avait déjà été préparée et trônait sous la lampe. De plus, le savon des grands jours était posé à côté, et des vêtements propres avaient été soigneusement placés sur la table. Intrigués, les enfants s'arrêtèrent un instant. Bébé referma alors la porte, leur ôta leurs outils de ses grosses mains tendres et les poussa vers la bassine, le visage grave.
Comprenant que quelque chose d'important se passait, les enfants s'empressèrent de se déshabiller. Ils s'aspergèrent d'eau froide, écorchèrent leurs peaux contre le savon dur, puis s'entortillèrent dans la serviette rêche que leur tendait Ethel. Ni elle ni bébé n'avait prononcé un seul mot depuis qu'ils étaient entrés, mais les enfants étaient habitués. Les adultes parleraient quand tout serait prêt, et pas avant.
Malgré tout, Aryan ne put s'empêcher de leur jeter un regard gorgé de curiosité. Il ne reçut aucune réponse. Etouffant un soupir, l'enfant, rejeta la serviette et attrapa les bandes de tissus préparées à son intension. Elle les serra presque à s'en couper le souffle autour de ses promesses de sein avant d'enfiler le reste de ses affaires. A côté d'elle, Eolin s'habillait lui aussi, luttant pour retrousser le pantalon trop long qui lui descendait bien en dessous des pieds. Sans rien dire, Aryan se baissa pour l'aider, puis tous deux se poussèrent dans un coin pour renfiler leurs chaussures.
Pendant ce temps, Bébé s'était déshabillé et, sous la lumière de la lampe, se lavait avec application. Sa peau, où les frottements du savon avaient laissé des rayures ensanglantées, luisait tandis qu'il se rinçait à l'aide d'une eau noircie. Ethel, elle, décrassait avec agilité les pelles et les pioches de chacun, agitant parfois la tête, comme pour suivre le rythme d'une chanson inaudible.
Puis, au bout d'un temps infini, Bébé reposa la coupelle de rinçage, attrapa la serviette, qui sembla soudain étrangement petite entre ses mains, et se sécha si énergiquement que de grandes traînées rouges apparurent sur son torse, ses jambes et ses fesses. Sans s'en formaliser, il s'approcha du tas de vêtements qui l'attendait sur la table et les enfila avec lenteur, comme si le simple fait de s'habiller renfermait un sens profond.
Puis, Bébé finit d'attacher son dernier bouton, et, agitant les bras pour évaluer la largeur de mouvements que lui accordait le vêtement, il vint se placer devant Ethel. La vieille femme noua un dernier lambeau de tissus autour du manche de la pelle et se leva. Elle alla chercher le reste des outils, et les tendit gravement, à Bébé, d'abord, puis, après leur avoir fait signe d'approcher, à Aryan, et Eolin. Ensuite, sans un mot, elle se dirigea vers la porte et sortit. Les enfants étaient habitués à cette manière de faire. Au bout de dix secondes, un petit sifflement retentit à l'extérieur et bébé passa le seuil à son tour.
Après dix longues secondes supplémentaires, le signal retentit à nouveau et les enfants sortirent. Au tout début, Ethel leur avait expliqué que s'ils n'entendaient pas le sifflet, ils devaient s'enfuir par les conduits d'aération sans perdre un seul instant. Et surtout, sans essayer de pousser la porte pour voir ce qu'il était advenu d'elle et de bébé. Ensuite, elle avait ajouté de sa voix épaisse, patinée par le tabac : « Et c'est pareil dehors. Vous marchez toujours dix pas derrière moi, et jamais vous dites que vous connaissez la vieille Ethel. Et ne cherchez pas Bébé non plus quand il escorte depuis les coins. Si un ennemi suit votre regard, vous pourrez le faire repérer ».
Ce soir, contre toute attente, les tunnels étaient déserts. Pas de vendeurs de pilules en embuscade. Pas de marchand d'eau à la sauvette. Pas de taupe d'humeur à discuter, à jouer aux dés, ou simplement trop saoule pour rentrer dans son terrier. Pas même une bagarre ou un échange d'insultes lasses comme il en éclatait d'habitude tous les dix pas. Les seuls bruits vivants venaient des pas d'Ethel et des enfants.
Sans paraître y prêter attention, la vieille femme s'arrêta à un embranchement pour allumer une cigarette, puis obliqua d'un pas sûr dans le couloir qui menait à la salle des pompes, ignorant superbement le grand signe « Interdit » tracé au dessus. Hésitants, les enfants lui emboîtèrent le pas, se retenant à toute force de chercher dans les ombres un signe de la présence réconfortante de Bébé. Finalement, la main d'Aryan trouva celle d'Eolin et la serra fort, en une promesse muette de ne jamais le lâcher.
Autour d'eux, les tuyaux firent bientôt leur apparition. Ils jaillissaient des murs et du plafond pour y ramper en une procession disparate. Leurs corps de métal et d'acier s'entremêlaient en d'obscènes unions, tandis que, de leurs ventres rigides, s'échappaient sans discontinuer sifflements sourds et grondements sinistres. Parfois, ils se nouaient les uns les autres en d'inextricables combats immobiles d'où s'exhalaient d'agonisants jets de vapeur ou de grosses gouttes d'huile, aveux silencieux de blessures aussi fatales qu'invisibles.
A d'autres moments, l'un d'eux se découvrait bifide pour contourner une valve, ou au contraire, plusieurs petits conduits se rejoignaient pour former un énorme corps aux reflets verdis qui écrasait sous son poids les tuyaux plus fragiles.
Et tous ces grouillements mangés de rouille convergeaient vers un seul endroit : La salle des pompes, dont la porte blindée béait, dégondée contre le mur voisin. Par cette brèche s'échappaient, en une seule sensation écrasante, la lumière crue des phalènes de gros œuvre mêlée aux lamentations grasses des machines et aux sifflets véhéments de l'eau confinée dans les cuves. A mesure qu'ils s'approchaient, les enfants pouvaient sentir l'aveuglante cacophonie les pénétrer jusque dans leurs os, faisant crisser leurs dents les unes contre les autres et vrombir leurs oreilles. C'est pourquoi ils n'entendirent d'abord pas le bruissement humain sourdre sous les heurs mécaniques.
Dix pas avant la porte, La vieille Ethel s'arrêta net. Elle se retourna alors vers les enfants, et, d'un geste de la main, leur intima de pénétrer dans la salle. Habitués à obéir sans poser de question, ils réprimèrent leurs tremblements et s'avancèrent à pas lents vers le flot de lumière et de bruit, leurs mains encore plus étroitement nouées s'il était possible. Alors qu'ils passaient devant elle, la vieille femme leur sourit, et, en un geste qui leur était familier, plongea sa main dans sa poche pour en sortir son paquet de cigarettes
A l'intérieur, l'immensité mécanique ployait sous le grouillement humain. Les premiers groupes de taupes avaient manifestement commencé par coloniser le sol, jusqu'à occuper tous les espaces libres entre les énormes cuves qui annexaient un pan entier de la salle, les pompes démesurées qui se tapissaient à l'opposée et les cordons flaques de plastique opaque qui les reliaient entre eux.
Puis, au fil des nouvelles arrivées, les habitants des bas fonds avaient commencé à escalader tous les tuyaux et valves qu'ils pouvaient atteindre, ignoreux des compteurs rougeoyants et des sifflements courroucés jaillissant de l'intérieur des ventres métalliques.
Les hommes continuant à entrer, les plus courageux étaient allés se jucher sur les supports mécaniques et les grilles d'aération des pompes. Puis, le flux humain ne cessant pas, sur les cylindres trop étroits d'où dégoulinaient d'épaisses larmes de graisse noire à chaque fois que les bras mécaniques retombaient du lointain plafond pour s'y enfoncer.
A l'entrée d'Aryan et Eolin dans la salle, plusieurs taupes les reconnurent et agitèrent la main en guise de salut. Depuis un tuyau au fond de la salle, une équipe de leur puits leur fit signe et se tassa pour leur assurer une place sur le tube de métal. Il était traversé par de l'eau bouillante, ce qui le rendait hautement inconfortable, mais les enfants n'y prêtèrent pas attention. Car à peine s'y étaient-ils juchés que la vieille Ethel et Bébé faisaient leur apparition sur la plate-forme de commande.
En dessous d'eux, la salle rugit. Toutes les taupes avaient sortit leurs pelles, leurs pioche ou leurs piques et frappaient avec le sol et les tuyaux. Il en résultait un grondement lourd et grave, dont les roulements rappelèrent à Aryan le souffle profond qu'elle entendait parfois quand elle travaillait seule au fond d'un puits. Une respiration puissante et habitée d'une violence contenue qu'elle s'était plue à attribuer à quelque monstre de légende endormi sous terre. Aujourd'hui, alors que les cheveux fins dans le creux de sa nuque se dressaient et que ses mains se refermaient compulsivement sur les épaules de son frère, elle contemplait la bête. Immense et noire, armée de mille gueules et d'autant de crocs, elle saluait sa mère adoptive. Et Aryan se sentait autant transportée par la peur que par l'excitation, car, du plus profond de ses os, elle savait qu'elle aussi était une part de cette créature terrible.
Sur un signe d'Ethel, tout cessa. Les taupes suspendirent dans l'instant leurs outils et le râle de l'animal humain s'évanouit dans l'air surchauffé.
Après un geste approbateur de la tête, la vieille femme retira sa cigarette de sa bouche et leva une main en guise de salut. De l'autre, elle empoigna l'audioamplificateur que lui tendait bébé et le porta à sa bouche.
« Taupes, commença-t-elle de sa voix sèche, voilà des années maintenant que nous luttons pour faire reconnaître notre statut et le rôle primordial que nous jouons dans cette cité ».
Un grondement d'assentiment lui répondit. Sur leur tuyau, Aryan et Eolin échangèrent un regard incrédule. La femme sur l'estrade leur semblait soudain une inconnue tant son ton et son attitude s'éloignaient de ce qu'ils connaissaient. Disparus, les ronronnements graves dont elle les enveloppaient quand ils avaient peur la nuit. Evanouies, les phrases chaudes qui les avaient apprivoisés, jour après jour. Ce soir, les mots d'Ethel étaient faits de fer et de glace, et ils se déversaient dans la foule en ébullition : « Je suis au regret de vous apprendre, criait maintenant la vieille femme pour couvrir le grondement des conversations, que la délégation que nous avions envoyée porter nos revendications au Grand économiste a été massacrée. Notre agent travaillant à l'incinérateur a formellement identifié leurs corps ».
A cette annonce, une tempête de cris et d'imprécations s'abattit sur la salle. Pendant une longue minute, plus rien ne fut audible dans l'entrelacement des malédictions et des pleurs. Puis dans ce tumulte de douleur, quelqu'un hurla le mot « Vengeance ». Aussitôt, il fut repris, répété et scandé. De bouche en bouche, il se répandit, effaçant les larmes.
Effrayée par ce soudain déferlement de rage, Aryan attrapa Eolin et le serra devant elle, prête à courir vers la sortie. Un instant, cependant, elle hésita. Son regard dériva par dessus le flot de la foule endeuillée pour s'agripper avec l'énergie du désespoir à la plate-forme de commande. La vieille Ethel et Bébé les avaient voulus là. Il devait y avoir une raison.
Alors qu'une écume de poings, de pioches et de pelle se dressait toujours plus haute à travers la foule, la femme et l'homme restaient immobiles sur la plate-forme, rochers de calme face aux tourbillons de colère. Une vague de cris et de colère vint se briser à leurs pieds. Puis deux, puis trois. Alors, profitant de l'étroit moment où la haine reflue pour aller se renforcer encore dans les profondeurs du groupe, la vielle femme leva les bras.
Aussitôt, la foule se calma. Les cris faiblirent, s'amenuisèrent, et se réduisirent bientôt à un ressac presque inaudible tandis que les poings, les pelles et les pioches, s'abaissaient à contrecoeur. Gardant ses mains au dessus de sa tête, la vieille Ethel inspira avec lenteur.
« Je comprends votre colère », déclara-t-elle gravement. « Ce soir encore, chacun d'entre nous a perdu un compagnon, un ami, un frère. Cette foi encore, le grand économiste et l'armée ont fait peser sur nous tout le poids de leur terrible mépris. Mais ce soir, cela prend fin »
Avec la même brusquerie qu'ils s'étaient abaissés, les poings se dressèrent de nouveau, fermés. Des cris éclatèrent au dessus de la foule comme autant de bulles à la surface d'une eau bouillante, et les manches de pelles et de pioches se mirent à marteler le sol en un long roulement aux sinistres accents.
Le silence retomba d'un coup. Hébétée, la foule gardait ses yeux fixés sur la plate-forme et la masse immobile de Bébé qui s'y détachait, raide comme un arbre foudroyé. Instinctivement, Aryan attrapa Eolin et sauta du tuyau où ils étaient juchés. Alors qu'elle touchait terre, elle vit les soldats s'avancer plus avant dans la salle, brandissant leurs fusils encore fumants. Derrière eux, d'autres hommes de l'armée se dessinaient dans la pénombre du couloir, attendant leur tour, armes aux poings. La retraite était coupée.
Les yeux d'Aryan tournèrent follement autour de la salle, cherchant une échappatoire. Ils glissèrent sous les planches métalliques de la plate-forme, volèrent au dessus des cuves et traversèrent les enchevêtrements des pompes. Puis, inexorablement, ils revirent en arrière et se posèrent sur la réalité que l'enfant se refusait à appréhender, attirés par le corps flasque d'Ethel comme certains papillons des tunnels l'étaient par les lumières qui allaient les consumer.
Autour de l'enfant, la foule se disloquait lentement sous l'effet de la terreur tandis que les soldats, avec la cérémonie des officiants religieux, pointaient l'un après l'autre leurs armes dans ses profondeurs et tiraient sans même viser.
Un tiraillement sec sortit Aryan de sa rêverie. Eolin essayant d'attirer son attention, serrant aussi fort que possible la manche de sa chemise pour éviter de se faire emporter par le reflux aveugle de la foule. Arcant le dos pour en faire un rempart, Aryan referma ses mains autour du corps de son frère. Libérant alors un de ses bras de l'étreinte de sa soeur, l'enfant le tendit vers un point situé en dessous du tuyau où ils s'étaient auparavant assis. Une grille d'aération s'ouvrait là, suffisamment grande pour les faire passer tous les deux.
Personne ne faisait attention aux deux enfants, et les corps des taupes les masquaient à la vue des soldats. Le moment était propice. Tenant fermement Eolin, Aryan bondit devant la grille, et, d'un coup sec de sa pioche, en fit sauter les attaches. D'un geste vif, son frère se délesta de ses instruments et se glissa en premier dans le conduit. Aryan s'y inséra ensuite, à reculons, évitant de regarder le coin de sol où leurs outils gisaient maintenant en désordre. Elle replaça autant que possible la grille détruite devant l'orifice et commença à ramper en arrière, serrant les dents tandis que les rivets et les arêtes de métal déchiraient ses vêtements et sa peau.
Derrière elle, Eolin l'appela pour prévenir que le conduit débouchait sur le fond d'un puits, et qu'il était possible de progresser en hauteur.
Aryan lui criait de s'y engager quand les premiers coups de feu retentirent. La jeune fille se hâta alors encore davantage. Une douleur dans son pied gauche lui indiqua rapidement qu'elle devait avoir atteint le bout du conduit. Après quelques pénibles secondes supplémentaires, elle put se redresser dans le puits et s'élancer à la poursuite d'Eolin. Le garçon n'était du reste pas allé bien loin. Aryan pouvait le voir en levant la tête. Il s'était immobilisé à mi hauteur, son visage éclairé par une nuée de minuscules carrés de lumière, témoins de la présence d'une grille d'aération. Collant ses pieds de chaque côté de la paroi, Aryan s'empressa de le rejoindre.
Dans la salle, les soldats s'étaient installés entre la foule et la porte et tiraient maintenant en feu roulant, riant des cris et des râles s'échappant des profondeurs de la masse à chaque balle qu'ils expédiaient.
Les taupes, qui avaient depuis longtemps succombé à la panique, courraient en rond dans l'étroite cage où ils étaient désormais confinés. Des batailles aussi féroces que brèves pour décider de qui se glisserait sous l'abris précaire d'un tuyau éclataient aux quatre coins de la salle. Les pelles et les pioches s'abattaient sans frémir sur d'anciens amis de puits dans le seul but de saisir un espoir de survie, aussi mince soit-il.
Perdues au milieu du tumulte, les voix de quelques courageux appelant à la contre attaque émergeaient spasmodiquement. Elles disparaissaient cependant aussi vite qu'elles s'étaient levées, fauchées par des tirs soudain soigneusement ajustés.
Dans le conduit d'aération, Aryan se mordit les lèvres pour s'empêcher de crier devant ce spectacle. Maintenant que la vieille Ethel était morte, les taupes agissaient comme un corps sans tête. Des mouvements l'habitaient encore, mais d'un instant à l'autre il allait s'écrouler, vidé de toute vie.
Un instant, l'enfant hésita. Si elle laissait Eolin et qu'elle redescendait, peut-être pourrait-elle attraper Deem et Hector-un-oeil. Ou même Sylvio. Et peut-être qu'ainsi uni ils pourraient renverser un soldat et rejoindre la plate-forme. Elle en était capable. Tout ce qu'elle avait à faire, c'était demander à son frère de ne pas bouger, et y aller. Le reste serait simple.
Aryan compta mentalement jusqu'à trois, inspira. Et resta à sa place. Ses mains refusaient de se décoller de leurs prises, ne serait-ce que d'un centimètre. L'enfant contempla un instant ses bras, surprise de les découvrir tremblants. Puis, refoulant ses larmes, elle reporta son regard sur la salle. Ses yeux se posèrent alors sur Bébé.
L'homme était toujours à genoux sur la plate-forme de commande, ses grosses mains posées sur les épaules immobiles de la vieille Ethel. Il bougeait si peu qu'il donnait l'impression d'être mort lui aussi. Seules les larmes qui ruisselaient sur ses joues trahissaient son appartenance au monde des vivants. Dégageant une de ses mains de sa prise, Aryan la plaça sur l'épaule de son frère.
Dans la salle, les soldats tiraient toujours sur les taupes en déroute. Ils riaient en faisant cela, et lançaient à la cantonade des plaisanteries sur la manière de sauter des créatures des bas fonds, confortablement installés dans l'assurance de leur domination.
Quand la plainte devint audible, ils n'y prêtèrent d'abord pas attention. Ce n'était qu'un hurlement de souffrance parmi d'autre, une douleur qui ne les concernaient pas. D'un instant à l'autre, un tir atteindrait la taupe qui en était l'origine et le bruit cesserait.
Mais contre toute attente, la plainte ne se tut pas. Au contraire, elle grandit. Toujours plus puissante, elle dépassa le claquement sec des fusils, absorbant dans son irrépressible croissance les cris et gémissements qui montaient de la foule. Bientôt, on n'entendit plus qu'elle.
Elle roulait, des cuves aux pompes et des pompes aux cuves, engrossée de toutes les souffrances et de toutes les haines. Elle se répandait, tel un flot lancinant autour des soldats. Et, sans aucun répit, elle continuait à grandir. A un tel point qu'elle semblait désormais prête à rompre les murs de bétons.
Rien ne bougeait plus dans la salle que ce chant sauvage. Les militaires, inquiets, avaient cessés de tirer. Les taupes, elles, désorientés comme des boeufs trouvant soudain un abattoir sans boucher, hésitaient devant la porte toujours ouverte, craignant trop le piège pour essayer de saisir leur liberté.
Au milieu du groupe de soldats, Marcello Andriani serrait si fort son fusil que ses articulations étaient blanches sous ses gants noirs. Il avait été chasseur. Il avait parcouru le vent jaune de bout en bout. Il connaissait cette plainte. C'était la promesse terrible d'une bête blessée à mort. Une sueur glacée se mit à couler le long de son dos. Lentement, il se retourna. Depuis la plate-forme, une taupe colossale le regardait.
Un instant plus tard, les soldats refluaient en désordre vers la porte. La taupe avait sauté de la plate-forme juste devant leur groupe. Elle avait broyé la nuque de Marcello d'une seule main, et maintenant, elle s'avançait vers eux de son pas lourd. Cédant à la panique, un soldat tira une balle, puis deux. La taupe ne ralentit pas. A peine eût-elle un frisson quand les morceaux de métal traversèrent sa chair. En première ligne, un second soldat voulut faire feu. Mais déjà la taupe était sur lui. Un pic de pioche traversa sa cage thoracique juste sous son insigne de sergent et il s'écroula, les lèvres souillées d'une bave rosâtre.
Les balles se mirent à pleuvoir, criblant de trous le corps du géant. Sans y accorder la moindre importance, ce dernier continuait à avancer, fauchant à l'aide de sa pioche une moisson sanglante.
Impuissants, les soldats sombrèrent. Leurs corps roulèrent sous le flot, entrainés par les courants secrets de la masse. Les pelles et les bottes comme autant de récifs, les heurtaient sans relâche. Jusqu'à ce que finalement, la foule les recrache, brisés, leur peau arrachée par les frottements rêches du béton.
Dans la tourmente, leurs cous avaient été rompus et leurs têtes, alourdies par les casques réglementaires, traînaient misérablement au sol.
Il y eût un moment d'hésitation. Les taupes revenaient peu à peu à elles, purgées de leurs terreurs et de leurs haines. Elles tremblaient devant la faute commise, incapables de décider ce qu'il convenait de faire à présent. Alors un par un, en un acte de foi hésitant, ils se tournèrent vers Bébé.
Debout, immobile, le géant ressemblait à un arbre foudroyé. Du sang ruisselait le long de ses bras et de son torse, et la peau de sa joue pendait là où une balle avait traversé, révélant une rangée de dents jaunies serties dans l'écarlate de sa gencive. Son regard, fixé sur la plate-forme de commande, passait à travers les têtes des hommes devant lui.
Plusieurs essayèrent de lui parler. D'autres se contentèrent d'attendre, gonflées d'espoir. Mais rien ne se passa. Même quand Aryan et Eolin surgirent soudain d'une bouche d'aération et accoururent pour se serrer contre lui, il ne bougea pas. Alors, une à une, les taupes s'en détournèrent. Elles quittèrent la salle en une longue procession, puis s'évanouirent dans les ombres du couloir. Par delà les bruits des machines, les enfants purent entendre leurs pas, d'abord lents, puis de plus en plus rapides à mesure que la peur revenait en eux.
Bientôt, ils furent seuls avec Bébé. Tremblants, gardant leurs yeux fixés sur lui de peur de croiser les regards vides des morts au sol, ils le supplièrent de bouger. En vain. Les larmes aux yeux, Aryan finit pas attraper la main poissée de sang du géant et la tira vers elle, mendiant un geste, un regard de reconnaissance. C'est alors que le corps de Bébé bascula. Lentement, l'épaule suivit la main, entrainant le buste tout entier puis les deux énormes jambes dans sa chute. L'homme tomba d'un seul bloc, semblable à un arbre déraciné par une tempête. Un filet de poussière s'éleva du sol sous le choc, et recouvrit le corps d'un fin suaire gris.
Les enfants contemplèrent longuement le corps sans vie, puis Aryan attrapa Eolin par les épaules et l'entraina vers la porte. « Il faut partir avant que d'autres soldats arrivent », murmura-t-elle. Elle propulsa son frère dans le couloir puis, juste avant de passer elle aussi, se retourna une dernière fois.
Dans la salle désormais vide de toute vie, le chant grave des machines berçait le sommeil des morts.