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Une ouvrière de surface Cité Souterraine Européenne, étage - 19 15 mai 3013 et 17 décembre 3022
J’ai mal.
J’ai mal à mon sexe. J’ai 11 ans. Avant-hier, je me suis masturbée. Ce n’est pas pour ça que j’ai mal à mon sexe.
Je suis à l’hôpital. Etage -19 de la Cité Souterraine Européenne. L’hôpital Hippocrate. Je suis dans une chambre. Blanche propre. Je suis assise sur mon lit ; enfin non, sur une plaque de métal. De métal blanc. Et rouge-saigne. Et froid. Froid contre mes fesses. Froid contre mes cuisses. Froid contre mes mains. Mes jambes pendent dans le vide. Elles ne bougent pas. Quand elles bougent, ça fait trop mal à mon sexe. Je serre les dents. Je regarde la porte devant moi. Je suis toute seule. Oui, ce matin ou je ne sais pas quand, je me suis réveillée toute seule. Les docteurs vont bientôt ouvrir la grosse porte, ils vont venir me chercher. Ils vont nettoyer tout mon sang sur le lit et puis ils vont y poser une autre fille endormie. Je la connaîtrais peut-être, peut-être que ça sera Elisia ; Elisia est ma meilleure amie. Et puis ils nettoieront son sang sur son lit. Ce lit n’est pas vraiment mon lit. C’est notre lit. Le lit quand on a ses règles et que les soldats disent qu’il est temps. Qu’il est temps qu’on ait mal au sexe. J’ai mal au sexe. Je ne pense qu’à ça. Je peux penser à d’autres choses en même temps mais ça s’en va vite car j’ai mal au sexe. Je n’ai pas envie que les docteurs ouvrent la porte. Je veux rester toute seule. Car quand ils l’ouvriront, ils m’ordonneront de me lever. Et ça fera plus mal que tout, ça me déchirera. Du sexe jusqu’au coeur et puis la tête et puis les nerfs dans les bras et dans l’dos et les jambes et partout et mon sexe. Je le sais. Je le sens. J’ai envie de pleurer, ça me brûle déjà. Je suis une fille qui ne pleure pas. Même toute seule.
J’ai eu mes règles, mardi. Mardi, le plus sal jour de ma vie. J’étais au Travail. J’étais à la surface terrestre en pleine Lacryma. Je ne l’avais jamais vue aussi énervée et dense. Mon leadership avait même annoncé des rafales allant jusqu’à 211 km/h. J’étais sur un échafaudage, accrochée, j’étais au kilomètre 3 du 27ème pilier. Je suis une ouvrière de surface. Depuis 4 mois. Je travaille avec une équipe de 12 dames. Je ne les aime pas. Elles ne m’aiment pas non plus. Je crois de toute façon que les ouvrières, ça ne s’aime pas. C’est trop débile. J’avais un pistolet à métal à la main, j’étais en train de reboucher des fissures du pilier, je m’appliquais... les autres faisaient comme moi. Et puis d’un coup un moineau a crotté sur le masque à gaz de ma voisine. C’était dégoûtant et je me suis mise à rigoler. Toutes les autres se sont retournées vers moi puis la crottée. C’était vraiment dégoûtant, alors elles se sont mises à rigoler. J’aurais pas dû rigoler de la crottée. C’était une folle. Elle m’a prise direct par le cou. Elle m’a plaqué contre le pilier. J’ai vu ses yeux derrière son masque crotté : ils pleuraient. Elle a ouverte ma combinaison, elle m’a arraché mon masque à gaz, elle m’a fichue torse nu. J’ai senti Lacryma fouetter toute ma peau, s’infiltrer en moi, j’ai entendu les autres ouvrières continuer à rigoler, j’ai senti les mains gantées de la crottée se poser sur mes débuts de seins. Et les compresser. C’était horrible. J’avais mal et j’avais honte. Et Lacryma sifflait. Et l’ouvrière m’a dit que j’étais un fruit bientôt mûr, que j’allais arrêter de me croire plus maligne, que j’allais être comme elle, comme elles toutes, que j’allais apprendre à pleurer, que j’allais pourrir, qu’on allait me recoudre le sexe et qu’on allait m’enculer. Et Lacryma sifflait. Et l’ouvrière a voulu mettre son pistolet à métal dans ma bouche, ça m’a cogné les dents. Elle a recommencé. Et le pistolet est entré, ça m’a cogné la gorge et j’ai failli vomir. J’ai dû faire une drôle de tête car tout le monde a ri fort. Et puis l’ouvrière m’a crié de sucer. Je n’ai pas sucé. Et puis j’ai vu son doigt se poser sur la gâchette. J’ai sucé. Mais le doigt est resté posé. J’ai continué à sucer. Le doigt n’avait toujours pas bougé, il hésitait. Je me suis arrêtée. J’ai avalé ma salive. J’ai avalé Lacryma. J’ai fermé les yeux. J’ai attendu... Et puis c’est arrivé. C’est arrivé là, comme ça. Un mardi. J’ai senti quelque chose couler de moi, mouiller et imprégner ma culotte, quelque chose de désagréable et de chaud. J’ai tout de suite su que ce n’était pas mon pipi ; ça venait de mon sexe. J’ai tout de suite su que ce n’était pas la bave; ça venait de plus loin. De plus rouge. De plus moi. D’encore plus moi. De très profond en moi. J’ai tout de suite su que c’était du sang. C’était mon sang. Un sang qui vivait et mourait au-delà même de mes veines. C’étaient mes règles. J’étais mûre. Le pistolet est sorti de ma bouche. Je suis tombée à genoux. Je me suis rhabillée, je n’ai pas remis mon masque à gaz car il s’était envolé. J’ai avalé beaucoup de lacryma, je me suis sentie vieillir. J’ai recommencé à travailler. Le soir, j’ai subi un contrôle médical. J’ai essayé de tout cacher aux soldats-médecins mais ma culotte ne m’a pas suivie. Ma culotte avait rougi. Ce soir là, on me programma une opération d’oblitération vaginale. Ce mardi-là... j’apprenais que j’avais un sexe pour trois jours encore.
J’ai un sexe. Encore. Sûrement. J’ai encore un sexe car j’ai mal au sexe. Mon sexe est là, coincé entre mes jambes qui ne doivent surtout pas bouger. Mon sexe est juste cousu. T’es cousu / foutu ; mon Petit Sexe. Juste pour m’empêcher d’avoir des bébés. Je n’ai jamais voulu de bébés, c’est moche. Les docteurs m’ont dit que je pourrais quand même faire des câlins amoureux avec les garçons par « le trou du caca ». Je n’ai jamais voulu faire de câlins avec les garçons et surtout pas par l’anus ; « enculer » on appelle ça. Une infirmière m’a dit aussi que je pourrai avoir du plaisir grâce à mon « bouton de rose » juste au-dessus du 13ème point de suture. J’ai senti qu’elle en voulait à mon clitoris, j’ai fait semblant de m’endormir... Je suis toute seule. J’ai mal au sexe. J’ai envie de regarder, de toucher, pour voir comment c’est devenu... mais ça fait trop peur. Ma chambre est blanche propre. Je ne bouge pas. J’hésite... J’hésite à toucher mon sexe. Il est peut-être encore un peu ouvert, un peu vivant... J’hésite et ne bouge pas. Je le sens qu’il brûle, qu’il me dit « non ». Mon sexe ne veut plus que je le touche. Mon sexe ne veut plus être mon sexe. Mon sexe m’en veut. Mon sexe m’en veut d’avoir eu mes règles. Je sais. Je sais mais je touche. Je touche son pus et ses fils cousus. Les nerfs, une seconde. Et ça m’arrache les tripes et un cri.
Je brûle.
Et je pleure. Je suis une fille qui ne pleure pas. Mais là je pleure. J’en bave et j’en morve tellement je pleure.
Je pleure parce que je brûle. Je pleure parce que je suis cousue. Je pleure parce que je suis un monstre. Je pleure parce qu’avant-hier a existé...
... Avant-hier je me suis masturbée.
Avant-hier je me suis masturbée parce que je savais que les filles, ça pouvait se masturber. Quand ça avait un sexe. Je savais que quand elles avaient un sexe, les filles ça pouvait jouir. J’avais 11 ans. Je ne m’étais jamais masturbée. Je n’avais jamais joui. Et j’avais encore un sexe. J’avais un sexe que je n’avais jamais regardé mais que je savais entier, ni fermé, ni charcuté. J’avais mon sexe pour trois jours. Je n’avais pas mal ; enfin pas au sexe. Alors je me suis masturbée.
C’était le soir. J’étais trop jeune pour avoir ma cellule, alors j’avais un dortoir. Nous étions cent filles à l’avoir ce dortoir. Il y avait donc 99 filles autour de moi et de mon sexe. C’était beaucoup. Même si nous étions dans le noir, on pouvait toutes se voir. J’ai essayé d’amener ma main jusqu’à mon sexe mais mon drap a fait un bruit d’enfer. J’ai vite repris ma main et j’ai maudit ce sal dénonciateur de drap. Non, je ne pouvais pas faire ça... là. Alors je me suis levée. J’ai avancé pieds nus jusqu’à deux soldats. Ils m’ont soupçonnée de tout car tel était leur métier. Ils ont fait semblant de penser ou d’hésiter. Ils m’ont laissée passer... J’étais enfin seule. J’étais aux toilettes. Je me suis enfermée. J’ai vérifié que je m’étais bien enfermée. Voilà : j’avais 5 minutes pour me masturber. Je me suis mise nue. Je me suis assise. J’ai... J’ai pas envie de raconter. C’était bizarre. Enfin, c’était bien. Mon sexe était bien. Je crois que j’ai joui. Sans bruit. Les dents serrées. C’était rapide, c’était comme si j’avais toujours su faire ça ; je n’étais pas perdue. C’était bizarre, mon sexe a bavé sur mes doigts. Je les ai essuyés. J’ai essuyé mon sexe aussi. Toute nue sur les toilettes, je me suis sentie un peu bête ; ça m’a fait rigoler. Je pense que j’étais heureuse. Enfin, j’étais bien. Je me suis dit : « J’ai 11 ans. Je me suis masturbée. ». J’étais fière, fière comme si j’étais devenue une grande. Et puis je me suis levée. Je me suis rhabillée. J’ai regardé le papier toilette, celui qui m’avait essuyé le sexe et le doigt ; il se dissolvait dans l’eau des WC. J’ai allumé la chasse d’eau, je l’ai regardé s’en aller... ... Et puis je suis repartie me coucher. J’ai baissé la tête. Je crois que tout le monde m’a regardée.
J’ai mal au sexe. J’essuie mes larmes. Je n’ai pas pleuré. Je suis une fille qui ne pleure pas. Je suis une fille qui veut se masturber.
J’ai 11 ans. Je me dis que je suis une folle. Je me dis que je suis une folle pour pouvoir me masturber. Là, me masturber. Encore me masturber. Et je mets ma main sur mon sexe. La douleur brûle mon cou. Je sens les fils. Je sens les barbelés. Je suis folle. Je vais les arracher. Je suis seule. Je prends le 13ème point de suture. Entre deux doigts. Entre deux ongles. Je ne tremble pas. Je ne tremble pas parce que j’ai 11 ans et qu’avant-hier je suis devenue grande. J’arrache. Une balle dans la tête. Mon sexe m’a tirée une balle dans la tête. Mes jambes bougent. Mes jambes m’arrachent. Je m’en fiche. 12ème point de suture. Entre mes deux ongles qui tremblent. Mais qui tiennent. Et j’arrache. Et je tombe par terre. Et je continue. J’arrache un fil. J’arrache un fil. J’arrache un fil. Mon sexe s’ouvre. J’arrache. J’arrache. J’arrache. J’arrache. J’arrache. La porte s’ouvre. J’arrache. Les docteurs me tombent dessus. Les loups. J’arrête. Je vois mon sang sur les loups. Je vois des petits pointillés noirs. Je vois plus rien. Je m’excuse. Je m’excuse à mon sexe. Je m’excuse aux loups. Je m’excuse à la porte. Plus rien. Je meurs...
Ce jour-là, je ne suis pas morte... Plus rien quand même.
J’ai 20 ans. Je n’ai pas de sexe. J’ai un anus. Je suis une ouvrière de surface. Je suis dans ma cellule. Cellule 19, rue Spears. Je ne suis pas seule. Je suis par terre. Je suis accroupie par terre. Mon leadership m’encule. Je n’ai pas mal. Grâce au lubrifiant. Je n’ai pas mal. Grâce à l’habitude. Je suis son anus. Hier, je l’ai branlé. Demain je serai promue. Demain l’on me mutera de pilier. Oui, demain l’on me mutera de pilier. Peut-être. J’ai vingt ans. J’ai le temps. J’ai mon anus.
Je n’ai pas mal. |