Lacryma : Origines

 

Que faire... que faire lorsque tout s’écroule ? Le monde a tellement changé. Quelque part le nectar noir s’est déversé. Empereur, Il règne depuis trop longtemps ici bas. Depuis sa chute de l’Eden... Il s’est cru au dessus de tout.

Tout est... saccagé. Ce n’est que le début, rien que le commencement. Ce n’est que le début, rien qu’une de ses fins.

 

3003, 06 janvier

Sur le toit d’un building, Washington D.C

 

Lincoln ferma les yeux... n’en pouvant plus.

Tout s’efface peu à peu. Planante est son avancée, il suffit de peu pour effacer ce qui reste. Semeuse de mort, la marche s’amorce.

 

2021

 

Conférence Trevor Spencer : « Lincoln » 

Crépitements incessants, voix beuglantes, yeux diffuseurs de l’évènement. Trevor arbore un large sourire. Entre deux accalmies de lumières chatoyantes, Lincoln voyait des microphones rehaussés de visages se déformer par la frénésie ambiante. La toute petite salle de l’hôtel miteux où se tient la présentation est au bord de l’implosion. La chaleur des corps plombait l’air, les odeurs s’exhalaient en une nuée abominable, les questions vociféraient, les yeux hurlaient d’une fascination mêlée d’incompréhension, parfois d’indignation. Les insultes se levèrent accompagnant l’enthousiasme des autres. L’humanité apprenait l’existence de Lincoln.

Il ferma les yeux... Juste une copie.                                              

 

-          Lincoln, savez-vous parler ? Pouvez-vous nous dire ce qui se passe dans votre tête ?

-          Lincoln ! Que pensez-vous de votre existence sur Terre ? 

 

Il sentit le monde s’effondrer sous ses pieds...  Juste un être artificiel.

Juste un sentiment de n’être ni d’ici, ni d’ailleurs. Juste ce sentiment d’être devenu l’intrus numéro un.   


3003, 07 janvier

 

Lincoln reprit connaissance et recouvrit son souffle comme arrêté après une longue apnée. La chaleur extrême de l’air lui commanda de rester allonger au plus frais. Un vent explosif s’était levé lui empêchant d’ouvrir les yeux. Au travers des paupières, il sentit des picotements insupportables. L’eau acidulée s’immisçait dans les pores libérant la chaleur.

Elle naissait enfin...

...tel un déluge, elle effilochait tout sur son passage. De ses mains humectées de la rosée pérenne, elle désincarnait. Des hommes, tel que Trevor Spencer, furent la cloche retentissante du souffle mortel. Elle avait tant attendu. Le jugement s’élevait.

 

2023, 05 juillet

Ordre du Vrai Christ, Washington D.C

 

L’assemblée était présente comme chaque semaine pour écouter le prédicateur de la parole pure. Des familles entières, yeux rivés sur Trevor Spencer, écoutaient admiratives, cerveaux retournés, portefeuilles offerts. Le génie oeuvrait, souriait et convainquait au grand désespoir de Lincoln, dissimulé dans son habituelle cachette près de la scène.

-          Mes amis, voyez comme le Créateur nous béni de ses bienfaits ! N’est-il pas miséricordieux ? Nous permettre de le louer en nous donnant cette possibilité d’être à ses côtés, d’être d’égal à égal est bien la preuve que nous sommes sous sa protection !

-          Amen !

-          Vous avez ce pouvoir... oui, ce pouvoir de changer la face de l’humanité en participant à cette mission ! Lincoln en est la preuve vivante ! Oui, il est là ! Il est là... Et moi, Trevor Spencer me porte garant du bienfait de l’existence des clones ! Dieu m’a investit de cette mission et quoi de plus normal de partager cela ?

-          Halléluia !

-          Alors pour que l’humanité nous entende, pour que le Seigneur nous porte au-dessus de tout, prions ensemble afin que notre volonté s’exerce !

-          Amen Trevor !

-          Nous avons confiance en toi !

Des femmes se mirent à genoux priant de toutes leurs forces, les hommes préféraient rester debout les poings tournés vers le ciel, paupières écartelées, lèvres remuantes. Rien d’autre que ces murmures s’évaporant au-dessus des têtes. Trevor souriait satisfait. L’assemblée transpirait à sa cause.

Lincoln resta sans voix. Encore une fois. Il ne savait pas grand-chose. Malgré tout, il sentait bien que quelque chose n’allait pas au sein de l’OVC. L’argent abondait, les adhérents se précipitaient pour faire des dons, les femmes tirant leurs époux pour aller signer leurs contributions. Elles n’étaient pas maigres, loin de là. Lincoln toujours terré dans l’ombre de la scène vit Trevor descendre de l’estrade.

-          Ah Lincoln ! Toujours aussi timide ! Il faut vraiment que tu viennes sur scène, ils te réclament ! Et je crois bien que les cotisations exploseront si tu faisais cela.

 

3003, 08 Janvier

 

Elle balayait, inondait, imprégnait de son corps la surface de la Terre, assujettissait. Revenir à la poussière. Plus aucune possibilité de regretter.

Quasi-grignoté. De nombreux dommages sur sa peau irritée. Les agressions de Lacryma étaient si violentes que Lincoln s’écroula de nouveau. Sombrant au plus profond de son inconscient. Survivre.

 

2023, 05 juillet 2023

Ordre du Vrai Christ, Washington D.C

 

Dehors, le crépuscule s’élevait. Des pas feutrés, des faciès sombres, des armes mates, doigts sur les gâchettes, viseurs assortis. Encerclant le bâtiment attendant ainsi le signal. Dans une voiture sombre blindée, un homme sortit son cigare de la fenêtre qui s’abaissait et lorsqu’il inclina sa main, une pluie de lumière éclaira d’un coup le jour tombant provoquant un vacarme infernal.

 

Enterré par la poussière, Lincoln resté à terre n’arrivait plus à bouger. Ses mains s’épluchaient en proie à l’ardeur de Lacryma. Il rouvrit les yeux mais pleura instantanément quelques perles de sang. Il se traina mais une barre de fer qui s’était détachée d’un immeuble voisin le heurta violemment. Juste un moins que rien.

 

Les balles arrêtèrent brusquement le geste d’un homme qui s’apprêtait à signer son chèque, la petite fille qui jouait avec son frère dans le hall d’entrée, la grand-mère qui vendait des muffins. Ils s’effondrèrent tous dans un bruit sourd, trop discrètement. Le sang commençait à se faufiler dans les rainures du parquet, ils continuaient à partir sous les balles. Lincoln par chance put échapper au massacre. Le silence après le carnage. Des lambeaux de corps étaient dispersés un peu partout. Des grenades avaient explosé soulageant ainsi les soldats de leur tâche. L’armée des Etats-Unis s’était repliée un instant et une demie heure plus tard, un autre assaut, elle attaquait le laboratoire non loin. Lincoln, allongé à terre, rouvrit les yeux cherchant Trevor. Pendant que l’armée exterminait, il s’était réfugié dans sa cachette. De son abri, il put voir ce qui se passait dans la cour intérieure de l’OVC. Trevor apparut malmener par des sous-officiers qui le poussèrent contre un immense mur peinturluré des couleurs de l’Eden. Une ligne d’hommes se dressa face à lui, pointèrent leurs fusils, attendirent le signal et tirèrent à vue.

 

Lacryma déploya alors ses ailes et de pluies acides se transforma en un chaos destructeur, résultat des perturbations climatiques accentuées par l’Homme depuis des décennies. Elle avait tant attendu cet instant. Patiemment, elle avait observé, hésité, s’était résignée... La dernière chance était passée. Le jugement avançait, ainsi elle se délectait.

Lincoln redoubla d’efforts pour ne plus sombrer. Que se passait-il ? Qu’arrivait-il ? La jeune femme avec qui il discutait s’était légèrement décharnée et brusquement figée, ainsi que toutes les personnes présentes à la fête. Leurs peaux craquelées avaient révélé une immédiate fragilité. Il aurait suffit d’un effleurement pour les anéantir. Des tas de poussières, éparpillées dans l’air. Revenir à la terre. Lacryma oeuvrait. Plus aucune once de pitié. Revenir à la terre et les faire tous crever.

 

Lincoln, yeux écarquillés, resta ainsi bouche-bée. Il y avait pire que l’OVC. Hormis les exactions financières, les manipulations, les malversations en tout genre qui définissaient la pourriture de la société, une autre facette était bien plus sordide. Le libre arbitre infecté par la mort et ses disciples. La voiture blindée s’éloigna étrangement silencieuse. Le cigare jeté sur le trottoir encore fumant rougeoyait timidement les pas des soldats maculés de sang.

 

De l’Est où s’enterrait Lincoln, Lacryma commença une marche blanche vers l’ouest. Pour chaque homme et chaque femme trouvé sur son chemin, elle déposerait son baiser fatal. Puis elle bâillonnerait, étoufferait, écartèlerait ses ennemis et ainsi ferait naître ses filles.

 

Lacryma : L’échec éphémère

 

3022

Entrée n°9 de la Cité Souterraine

 

Elle attendait jouant avec ses cheveux, balançant négligemment sa jambe. Lhénndyn ainsi gardait le pin. Alors que Line Olduna avait rendue l’âme laissant Thesy dans les bras du vieillard Guilici Johnson, Lhènndyn restait impassible. Elle avait cette spécificité de ne rien ressentir des sentiments humains que pouvaient être la peur, l’inquiétude ou la peine. Toujours assise, protégeant l’une des principales entrées de la Cité Souterraine Asiatique, elle avait vu passer des hommes et des femmes implorant son aide pour échapper à Lacryma. Aucune exception, hormis pour le nouvel être Thesy et les ouvriers de surface. Le quota étant rempli pour un moment. Tout ce qui était à la surface au contact de Lacryma devait redevenir poussière. Ces femmes et ces hommes méritaient de mourir car ils étaient pour elle les déchets de l’humanité. Ils périssaient alors entre les tours qui s’élevaient encerclée par l’opacité de Lacryma. Dans l’anonymat  total sans sépulture. Lhènndyn  restait, dans ces moments, impassible laissant l’entrée de la Cité Souterraine offerte telle une pomme alléchante devant Adam déchu et mangeant la boue du péché. Bon nombre d’entre eux avaient péri au contact de l’enfant Lhènndyn se faisant avoir par son enveloppe corporel. Frêle car ressemblant à une petite fille innocente. Cheveux bleus pour signifier son étrangeté. Elle ne faisait pas partie de la race humaine.

Tandis qu’elle balayait de sa main les aiguilles de pin se distrayant par la même occasion avec la terre asséchée, non loin, elle vit une ombre qui s’approchait oscillant dangereusement.

-          Encore un de ces humains déplorables...

Juste un coup d’oeil, le verdict fut rapide. Lhènndyn reprit son activité de brassage d’aiguilles de pin. Cela l’a distrayait et curieusement l’a rendait plus cruelle. L’ombre s’approchait de plus en plus et arriva devant elle.

Elle ne daigna pas lever la tête sûre de chasser l’intrus. Alors qu’elle continuait tranquillement son activité, l’homme resta sans bouger exhalant une odeur nauséabonde. Les vêtements passés, les chairs à vif, Lacryma s’était acharnée gentiment lui enlevant au fil du temps son identité fière.

-          Bon tu me caches la lumière.

Lhènndyn se leva, sortit un poignard de sa manche et l’enfonça dans le torse de l’homme du bas vers le haut. Il tomba à terre, aucun râle ne sortit. Tombé mort, pétrifié comme l’aurait été une statue. Le sang coula tranquillement sans une once de vivacité. Lacryma l’avait desséché si parfaitement qu’il s’était vidé un peu chaque jour mâchant ainsi le travail à Lhènndyn. Lacryma était devenue maligne, après le cataclysme de 3003, elle ajustait ses attaques profitant de son règne sur la planète anciennement bleue. Les groupes, que voyait passer Lhènndyn, étaient tous semblables. Quoi de plus facile de leur apporter la délivrance.

Le soleil se couchait inondant l’étendue de pins désarticulés et les tours du Salut en construction. L’enfant restait à son poste. Personne pour la relever. Elle ne connaissait pas le repos, programmée pour garder l’entrée n°9, rien d’autre. Pas de besoins naturels, d’envies, ni de caprices. Rien qu’une jolie  machine.

Lacryma effleura de sa fièvre la peau de Lincoln apportant les épidémies du Nord de la Russie d’antan. Peaux en lambeaux, vêtements volés à d’autres errants climatiques, il cherchait une des entrées de la Cité Souterraine du continent asiatique. Il avait croisé plusieurs groupes qui se battaient pour quelques mauvaises herbes non loin d’une grotte ou qui se tabassaient tout simplement. Lacryma jouait de ses cheveux croutés de pellicules et de sang. La blessure qu’il avait eu quelques années auparavant sur la tête avait été recousue sans anesthésie par un infirmier japonais au début de son exode dans le Pacifique. Il s’était mis en route, en même temps qu’elle, traversant les Etats-Unis d’Est en Ouest  pour atterrir dans un village de pêcheurs non loin de l’île d’Honshu. Lincoln les avait averti de l’arrivée de Lacryma. C’était le printemps. Ils avaient sourit. C’était l’île aux immortels.

Il arrivait à l’entrée n°9 de la Cité Souterraine clopinant comme son prédécesseur. Lhènndyn l’avait déjà repéré depuis le soleil couchant. L’ombre grandissant elle comprit que Lincoln aussi allait la supplier silencieusement.

La petite se dressa encore une fois attendant que sa prochaine victime veuille bien arriver au plus vite afin de continuer à vaquer à ses occupations. Lincoln se présenta devant elle. Toujours aussi immobile. Il la regarda un instant et vit qu’elle n’avait aucune trace de Lacryma. Ses yeux clairs d’un gris profond ne pleuraient pas. Sa peau laiteuse semblait soyeuse et fraîche. Le bleu de sa tignasse encadrait son visage donnant une impression d’irréel imitant nettement les personnages de mangas qu’il avait pu voir à la télévision et dans les livres. Lhènndyn portait une robe lacée aux larges manches qui tenait par on ne sait quel enchantement. La froideur qu’elle lui inspirait se vérifia dans son regard. Les traits anormalement fins. Aucune sueur. Elle attendait qu’il fasse un faux pas, couteau prêt à l’emploi.

-          Je recherche l’entrée n°9, sais-tu où elle se trouve ?

Elle resta, yeux fixes, sans lui répondre.

-          Où se trouve l’entrée n°9, j’ai quelque chose à y faire.

Toujours aucune réponse.

-          Je sais que Line est morte, je dois trouver Thesy. Il est en grand danger.

Lhènndyn esquissa un sourire.

-          Si vous dites vrai, pourquoi la chercher alors que vous devriez savoir ?

-          Thesy est en grand danger. Guilici n’est pas l’homme que vous pensez être. C’est moi qui dois le protéger, alors si une petite gamine comme toi va m’en empêcher...

-          Ah oui ? Vous ne savez pas qui je suis.

-          Non et je ne m’en inquiète pas.

Lame étincelante,  le crépuscule inondait l’horizon.  Lincoln reçut un coup de couteau dans la cuisse. Il se recroquevilla, le sang affluant vers la terre. Lhènndyn se faufila derrière lui, tel un soldat, le tranchant sur la gorge.

-          L’entrée n°9 est de ma responsabilité. Si vous êtes ce que vous prétendez vous auriez su qui j’étais. Thesy est entre de bonnes mains alors si vous voulez encore jouer avec moi, je vous trancherai la gorge comme un cochon.

Son souffle chaud lui rappela sa vieille ennemie Lacryma. Lhènndyn sectionna la gorge et le sang se déversa abondamment. Alors qu’elle le regardait crever, les lèvres de Lincoln murmuraient.

-          Je suis le premier clone. J’ai survécu jusqu’ici pour qu’il puisse demeurer.

Horrifiée, elle pressa ses mains sur la gorge radicalement changée par la terreur. Le canon d’une vieille arme s’établit dans son champ de vision, iris se rétractant, Lincoln lui tira une balle en pleine tête repeignant brusquement les pins alentours et une partie de son visage.

Le sang de Lincoln s’arrêta de couler. La blessure s’était résorbée d’elle-même, résultat  de ses innombrables expérimentations au Japon. Il sourit de satisfaction.

-          Alors Lacryma ! Tu n’as que ces poupées ? Lhènndyn était ta dernière fille et tu as vu comment je l’ai explosé ? Ce fut éclatant entre nous ! Je t’empêcherai de faire renaître cette putain d’humanité ! Tu te prends pour Dieu ou quoi ?

Le pin découvrit l’entrée de la Cité Souterraine démuni de sa protectrice. Lincoln essuya les éclaboussures de sang que Lhènndyn avait laissé et en profita pour en lécher quelques gouttes avant d’entrer dans le puits de l’entrée n°9. La lune bien que loin de la Terre observait éclairant de sa candeur Lacryma. Cette nuit, il allait faire froid. Enfin la Cité Souterraine.

 

Retrouver Thesy. En finir. Gagner contre cette putain de Lacryma. Pour clore. Etre enfin son ennemi numéro un. Et vaincre... avant de mourir.