Le Creuseur se souvenait que, pendant le peu de temps qu'il avait passé à l'école il avait étudié un morceau de poème. A l'époque, il avait fait l'effort de l’apprendre par coeur, espérant en recevoir une récompense, mais il ne l'avait jamais vraiment compris. Maintenant, alors qu'il remontait l'étroit couloir du Terrier et que la lumière artificielle du couloir se faisait de plus en plus vive, les mots revenaient insidieusement dans son esprit. Ca parlait d'un loup, un loup pris au piège. Les chasseurs arrivaient et encerclaient sa tanière. Il commençait comment déjà, ce foutu passage ? Ah ouais : « Le loup vient et s'assied, ses deux jambes dressées, par leurs ongles crochus dans le sable enfoncé ».

Maintenant, le Creuseur se tenait devant l'entrée du terrier, un couteau de cuisine dans chaque main. Il se rappelait qu’en un temps tellement lointain que ça aurait pu être le souvenir d’une autre personne, il s’était dit que le loup était stupide de rester ainsi alors qu’il savait pertinemment ce qui allait lui arriver. Aujourd’hui, le Creuseur comprenait. Ca avait été un choix. Le loup savait qu’il allait mourir, mais il était sorti quand même. Parce qu’à chaque instant qu’il gagnait, sa famille s’éloignait un peu plus de la tanière, rampant comme des lapins dans les souterrains à l’odeur suffoquant.

Dans la rue baignée de la lumière sale des néons, les soldats ne bougeaient pas. Ils regardaient le Creuseur avec circonspection. Sans doutes qu'on leur avait dit qu'ils n'avaient qu'à arriver et cueillir ce type qui avait illégalement récupéré des enfants. De pauvres gosses qu'avaient personne, jetés dans les canaux d'évacuation. Mais ça les soldats ils s'en foutaient. Ils venaient appliquer la loi. Point. L'instant s'étira. Une dizaine de policiers devant lui. Lui qui bloquait l'accès au terrier. Et chaque seconde qui passait était une seconde qui éloignait ses petits. Le creuseur se demanda vaguement si le loup, comme lui, avait vu sa vie défiler pendant qu'il toisait les chasseurs du regard. A partir du moment où il estimait qu’il avait vraiment commencé à vivre, en tous cas. Tout lui revenait en bloc comme s’il y était de nouveau. La petite main qui dépasse du tas de merde, juste à côté de l'endroit où il creuse. Sa main à lui qui hésite, et puis finalement plonge dans la matière molle pour en ressortir le bébé. Les années qui s'envolent. Sa fille qui a quatre ans et écoute ses histoires la bouche grande ouverte quand ils sont seuls, bien planqués au fond du Terrier. Le second bébé qui leur tombe pour ainsi dire dessus, balancé dans un puit de forage. Le temps encore, qui passe. Les sourires. Les rigolades pour des riens. Le dur apprentissage du métier. L'intransigeance du Creuseur, qui sait maintenant qu’il a un autre nom, un plus vrai qui n’existe que quand ils sont seuls tous les trois, et qui veut que même s'il n'est plus là un jour, ses petits puissent vivre, et vivre bien. Puis la confirmation, en entendant les grosses bottes marteler le sol devant son Terrier, que quelqu'un l'avait vendu.

Alors vite, il avait balancé les gamins dans le conduit d'aération. Il avait attrapé ses deux couteaux les mieux aiguisés, et il était sorti. Voilà. C'était sa vie. Résumée ainsi, elle était pas plus longue qu’une minute. Pourtant, le creuseur partait sans regrets. Lui, il allait mourir comme un chien, mais les soldats n'auraient pas ses petits, oh non. Il sourit au petit lieutenant qui venait de faire un pas en avant, son arme même pas bien en main, et il lui sauta à la gorge. Un sang rouge gicla sur le visage du Creuseur quand son couteau sectionna proprement la jugulaire mal protégée. Profitant de l’effet de surprise, il se rua sur le premier troufion à sa portée et le planta au coeur, le corps du lieutenant toujours serré contre lui, comme un bouclier. La première salve de balles passa purement au travers et lui déchira le bras droit et la poitrine. Il essaya de se tourner. D'en emporter un troisième. Mais les soldats s'étaient repris, et maintenant, ils partaient à la curée. Une seconde salve déchira la gorge du Creuseur et traça de sanglants sillons dans sa chair. Il tomba au sol. Sa main désormais inutilisable lâcha le corps du lieutenant, qui roula mollement aux pieds de ses camarades. Le creuseur le savait il était mort. Déjà, le sergent ramassait son propre couteau pour le finir avec. Il ferma les yeux, attendant la dernière morsure. Ses petits vivraient, c'est tout ce qui comptait.